Wandering Star

Dernière version

Parenthèse permanente

Parenthèse.

Il y a toujours cette impression tenace de devoir expliquer ou justifier tout ce que je fais, ce que je pense, ce que je suis. Il y a cette sensation qui me colle aux tripes, que, quoique je sois, quoique je fasse, ce n’est jamais suffisant, ce n’est jamais assez, comme si il y avait toujours un manque chez moi, et que je me devais de le remplir.

Ça vient de moi, à la base. Ça vient de ce que j’ai pu vivre mais surtout d’une assez basse estime de moi-même.

Y’a pleins de raisons à ce que je vais écrire maintenant. Je ne vais pas les exposer parce que j’ai mieux à faire, juste vous livrer un (charmant) coup de gueule, et encore. Il se trouve que cet espace s’est transformé en une véritable galerie des horreurs. J’ai cristallisé et sublimé des blessures, que j’ai filées en pâture. J’ai eu cette espèce d’envie malsaine qu’on reconnaisse ma douleur, mon vécu, mon attitude de paumée. J’ai commencé à évoluer dans une espèce de nuage/brouillard dégueulasse et à vivre des choses complètement virtuelles, sublimés dans la douleur. Putain, c’que c’est malsain.

Aujourd’hui, il m’arrive des trucs, je réalise des choses par rapport aux gens que je bois, par rapport à mon attitude. Comment peut-on se nourrir de la douleur des autres ? Comment peut-on avoir envie de souffrir pour vivre ? De quel droit peut-on juger d’un vécu, d’une expérience par rapport aux autres, par rapport à soi-même ?

J’ai trop entendu des trucs du style : « T’as pas vécu ça » ou « Regarde ce qu’elle/il a vécu » ou encore, et je le classe dans la même catégorie de trucs, « J’ai pas autant de vécu ». Mais putain, depuis quand les épreuves surmontées rendent elles quelqu’un cool, ou sont-elles signes de la qualité d’un être ? Depuis quand est ce qu’on a besoin de se définir par rapport aux autres ? Je veux bien qu’on soit des animaux sociaux, m’enfin faut pas déconner. Se mettre en perspectives des autres n’a jamais rendu personne heureux. Et se complaire dans la douleur, la sublimer, la fantasmer, c’est juste dégueulasse.

Et c’est là mon problème. Je me justifie, sans arrêt. Je cherche toujours à être meilleure, mais meilleure que quoi ? Que moi ? Que ce que je suis déjà ? Que mon voisin ? Que mon chat ? J’en ai soupé d’essayer de satisfaire. J’ai ai ras le bol d’être une éternelle insatisfaite de moi-même (la tournure est mauvaise, mais sincèrement, je m’en tamponne le coquillard avec une babouche de la taille du Nebraska). Ce n’est pas moi. Et il m’aura fallu deux monstrueuses claques pour m’en rendre compte, mais tu sais quoi ? Je ne m’en veux même plus.

Ce n’est pas moi, ça. Je suis une nana plutôt simple et globalement très heureuse. J’aime rire. J’aime ma vie. J’aime ma vie. Avec tous ses travers, et bon sang, je suis une râleuse-pour-la-forme, parce que même eux, je les aime. Je ne suis pas une écorchée, ou une révoltée. J’ai des idées. Je mène les combats qui me semblent importants. Mais je n’ai jamais demandé de caution à qui que ce soit, si ce n’est moi. Je ne sais pas à quel moment j’ai oublié que c’était cool d’être moi et que, ouais, il y aura toujours des gens, des perspectives mais qu’importe, je suis moi. Et ouais, je m’aime plutôt bien, avec ma curiosité et ma putain de maladresse et ma propension à sauter de joie comme une gamine au mauvais moment. Y’a un truc qui a dérapé et j’ai oublié d’être. C’n’est pas grave. Ça va le faire.

Je mets cet espace entre parenthèses parce qu’il n’a pas lieu d’être. La déprime, c’est pas mon truc. Je ne sais pas pourquoi je garderais ouvert un espace qui, non seulement n’est pas moi, mais surtout cristallise tellement d’énergies négatives et sublime des blessures.

Alors merci. Merci. Toi, toi et toi, avec qui je vis des trucs cools, souvent parce que tu as su lire la vraie Julia derrière les mots. Merci, toi, que j’ai rencontré par les mots. Je m’envole ailleurs, mais c’est plutôt cool, même avec les travers des giboulées de mars.

Et n’oublie jamais la douceur du soleil sur ma peau.

Un. Deux. Trois.

Les tasses par trois, les assiettes par cinq. Eteindre la lumière trois fois. Organiser les aliments sur le tapis roulant au supermarché. Compter les bips des caisses enregistreuses jusqu’à atteindre trois fois cinq et recommencer. Compter les fenêtres sur le chemin de la maison, cinq fois trois, recommencer. Entrer, sortir. Entrer, sortir. Entrer. Passer cinq fois le pas de la porte. L’odeur du silence est une odeur de coton frais. Le poids du vide est un camion sur son plexus solaire. Poser les courses sur le comptoir, le petit sac au milieu. Sortir les bouteilles d’abord. Puis ouvrir le frigo. Le jus de pomme. Le lait. Les légumes. Les yaourts. Refermer le frigo. Les fruits. Un, deux, trois.

Elle voudrait se cacher. Oublier les regards quand elle compte les clémentines sur le tapis roulant, alors qu’elle veut juste que le bourdonnement arrête. La honte lui roule sous la peau, pendant que le petit monsieur devant elle la dévisage. Ses mains tremblent. Elle voudrait disparaitre. Le rouge aux joues, elle range, le lait, les yaourts et sa fierté.

Elle compte les pas, un, deux, trois. Si encore c’était une valse, elle pourrait sourire, un, deux, trois. Si il y avait une once de musique derrière le brouhaha, elle pourrait danser, un, deux, trois. Elle accélère, undeuxtrois, oublier, undeuxtrois, oublier tout, undeuxtrois, le vide, undeuxtrois, la douleur blanche, undeuxtrois, la folie, undeuxtrois, la honte, undeuxtrois, les larmes, undeuxtrois, la colère, undeuxtrois.

Contenir le vide. Déchiffrer l’invisible. Ecouter le silence.

Elle voudrait juste oublier. 

Et elle compte. Un. Deux. Trois.

Pour ne pas sombrer. Un. Deux. Trois.

Un. Deux. Trois.

Non-lettre

Je ne parlerais pas de toi.

Je ne parlerais pas de nous.

Je ne parlerais pas de tout ce que j’ai encore à te dire, parce que je pourrais bien crier, tu ne m’écouterais pas.

Je ne te dirais pas que je ne suis pas d’accord, qu’il y a plus, qu’il y a la douceur. Je ne te dirais pas que je me suis mise en pause, parce que je ne sais plus par quel bout prendre mes pensées, et ce que je ressens. Pas plus que je ne te dirais toute cette colère qui me ronge. Faut me comprendre. Chez moi, la colère, elle est généralement froide et blanche, canalisée. Parait que j’ai les yeux verts, quand je suis en colère. Parait que je fais vraiment peur. Alors cette colère rouge, cette envie de tout casser, ou de me casser, cette colère feu, j’connais pas trop. J’sais pas bien comment la lire, ni comment la contenir. 

Je ne te dirais pas les milliards d’aiguilles se plantent dans mes poumons à chaque fois que j’essaye de brusquer la respiration, pour faire rentrer définitivement l’air dans mes poumons. Pas plus que je ne te dirais les heures échappées dans les toilettes fermées, les tonnes de mouchoirs, les hectolitres de thé, et ma colère à mon propre égard en me voyant être une telle loque. Sombre histoire de ne jamais se laisser freiner. Je ne te dirais pas qu’en ravalant mes larmes, je ferme les yeux, à chaque fois, que je ferme mes poings, que je hurle intérieurement, que je serre mes dents, que j’inspire. Je ne te parlerais pas du silence oppressant, de cette impression d’avoir perdu un truc irremplaçable. Je ne te dirais pas que les non-dits me pèsent atrocement, parce que je n’ai pas osé.

Je ne te dirais pas que je n’étais pas prête, à vivre ça. Que c’était trop tôt. Trop vite. Trop fort. Que j’étais encore vacillante d’une joie de vivre retrouvée, d’un cœur réparé avec lequel je ne savais pas trop comment communiquer. Pas plus que je ne te dirais que je ne te connaissais pas assez. Je ne te dirais pas que j’avais envie, que j’ai envie, de te découvrir, de savoir quel bois te fait, de savoir qui tu es. Je ne te dirais pas que si je suis floue, parce que curieuse de tout, tu es une énigme pour moi. Terrifiante.

Je ne te dirais pas que j’ai eu peur.

Je ne te dirais pas que je suis terrifiée.

Je ne te dirais pas que je te veux encore.

Je ne te dirais pas que je suis brisée.

Je ne te dirais pas que je suis confuse.

Je sourirais. Je te dirais juste que j’espère que tu vas bien. Parce qu’après tout, c’est la seule chose que je sais faire. Et je continuerais d’avancer, d’abattre les murs comme on souffle sur des châteaux de cartes, le front haut, en continuant d’espérer que je ne retourne pas à la glace. 

Sleepy days

Au gris du matin, son nez dépasse encore du pays des rêves. Elle n’y met jamais complètement les pieds, de peur de se perdre, probablement, vas savoir, elle-même, elle a oublié. Avec un pied toujours sur la lune, et l’autre fermement ancré à terre, elle balance souvent son corps aux mauvais rêves. Mais qu’importe, elle finit toujours par attraper les bons.

Le réveil lui crie de se lever mais ses yeux sont encore emplis des chemins qu’elle a croisés cette nuit. Elle voyage toujours beaucoup, ce qui n’est pas vraiment pour rendre son sommeil reposant. Mais qu’importe, elle explore des mondes lumineux.

Mécaniquement, elle tend la main pour faire cesser les hurlements. Elle voudrait se retourner et construire des cavernes fabuleuses sous sa couette, mais le froid lui ouvre déjà les poumons de ses petites aiguilles sournoises et il lui faut remettre les constructions enfantines à plus tard. Mais qu’importe, elle entend déjà le son des trompettes du haut de son fort.

Son bras se tend, son dos s’arque et elle étire douloureusement ses articulations meurtries par sa veillée. Elle n’a pas 30 ans, et les craquements sourds de ses vertèbres lui en donnent 80. Mais qu’importe, la souplesse de ses muscles fins lui permet de miauler un instant.

Elle secoue ses paupières, expulse le dernier goût de cauchemar en un bâillement paresseux. De sous les couvertures, elle se demande s’il a encore neigé et combien de  compétition d’emmitouflage, elle pourrait gagner aujourd’hui. Ses muscles ne sont pas près pour le chemin. Mais qu’importe, elle entend déjà le café siffler dans la cuisine et l’odeur délicieuse lui chatouiller les narines.

Elle repousse la couverture, se relève, pose les pieds à terre. Le tapis est mollement froid et chatouille la plante de ses pieds. La peau de ses jambes frissonne et se couvre d’une chair à faire pâlir une poule. Mais qu’importe, la douche chaude qui l’attend lui met des sourires sous la peau.

Debout dans la cuisine, clefs en main, elle remonte son col et secoue un frisson devant la porte entrouverte. Le soleil ne s’est presque pas levé, il a cédé à la paresse des matins d’hivers. Mais qu’importe. Il neige et c’est une belle journée.

All there is

« Roule-moi en boule. » Dit-elle.

La nuit est immobile, l’air poussiéreux et épais des fragments de rêves longtemps oubliés. Les lumières sont silencieuses. Il n’y a que vous deux, dans cette chambre et ses doigts sont couverts de la peinture et de l’encre des traits qu’elle a tracé sans relâche, studieuse, tête enfoncée dans ses mondes intérieurs.

Allongée sur le tapis, elle compte. Elle compte les tâches sur le plafond blanc sale, les secondes qui défilent, les lézardes dans ses murs, les brins d’herbe dans son nid. Elle compte le nombre de gens qui lui ont demandé, aujourd’hui, comment elle allait, en voulant vraiment le savoir. C’est fou ce qu’on peut oublier d’avoir envie de savoir, dit-elle.

Tu la regardes, sans vraiment savoir par quelle pièce commencer le puzzle. Un mouvement subtil, et sa main se pose contre toi, invitation taciturne. La musique de sa boite à musique cassée te remplit un peu la tête. C’est un truc que tu ne comprends pas trop, sa passion des objets cassés. Elle dit qu’elle les trouve tragiquement beaux et tu te demandes souvent si elle n’y trouve pas un réconfort.

Elle est un peu paumée dans sa vie trop vaste. Ce qu’elle voit souvent, ce sont les couleurs, les mouvements. Ce qu’elle voit rarement, ce sont les précipices qui se cachent derrière les jolis tableaux qu’elle peint un peu pour sentir. Alors elle fait des listes pour organiser l’espace. Elle remplit les blancs en comptant le nombre de coups de fil, le nombre de papiers à classer, les fuites d’air. Elle fait des listes de listes, qu’elle entoure de belles et tristes formes, comme une enfant qui cherche à retenir une leçon. Elle apprend la sienne, doucement, guidée par ses envies et les craquelures sur le bord de la table qu’elle essaie de cacher du coin du coude.

Parfois, elle tombe un peu plus près du vide et éclate de rire en se relevant. Tu as essayé, une fois, de lui tendre la main, de lui donner une accroche, un point pour fixer son équilibre. Mais elle s’est moquée de toi, vexée que tu la crois si faible, qu’elle ne puisse se relever toute seule. La blessure dans ses yeux, l’as-tu vue ? Elle ne veut que d’autres couleurs sur sa palette déjà immense. Mais ce matin, elle regardait encore son ombre trop grande et les contours monstrueux de sa projection, en te demandant comment la faire disparaitre.

Sa respiration s’apaise alors que tu passes une main sur son visage et tu devines sous ses yeux fermés l’étoile sur laquelle elle s’est perchée. Histoire de regarder le monde d’un peu plus haut et de voir les gens tous petits. Tu vois le vent souffler dans ses cheveux et son visage s’illumine d’une tranquillité agitée. La paix de ses rêves. Et la paix de tes nuits, lorsque tu t’enroules autour d’elle.

« I am fine. »

Uphill-Downhill

Just a little little bit better.

Il est des moments où le monde se met sur votre chemin. Il est des moments où l’on veut juste lâcher, juste pouvoir se blottir dans les bras du bonheur un instant. Il est des instants où l’on sent son cœur se serrer à chaque battement et retentir des cris de douleur de la contradiction.

On veut rêver, alors on s’accroche fermement au nuage qui déverse la pluie sur sa tête. Et on se laisse emporter, par ce qu’on ressent, parce qu’on veut juste sourire une autre fois. On caresse les étoiles du bout des ailes qui nous poussent dans le dos. Juste pour un souffle, juste pour une brise, juste pour un battement de cœur.

Et on s’accroche, encore, on sent le vent faiblir. Et on s’envole, encore, plus haut, on cherche, on crée. On utilise les courants, on pense maitriser. Et le monde nous rappelle que nous ne pouvons parfois que subir. Alors on ferme les yeux et on cherche dans sa mémoire, les sensations, le goût, le son, la texture, tout le souvenir de ces moments d’extases. On s’y enfouit, profondément. Et on s’oublie. On s’endort. On survit. Parfois même on vit.

Pas à pas, on peut grimper, y aller. Pas à pas, on y arrivera. L’espoir…

…And it hurts with every heartbeat…

Every day, every night

 

Dans sa tête, des cris, des images, des orages.

La mallette était lourde et ses doigts si fatigués, usés de porter les volumes infinis de sa vie. La nuit était claire, presque douce, malgré le froid piquant sa peau. L’air frais sur son visage, battait ses cils et noyait le sel sous ses paupières, aussi sûrement que ses jambes alignaient les pas. La ville avait les traits tirés et flous, comme si elle s’éveillait d’un mauvais rêve au matin. Ses bruits incessants dansaient sur ses tempes et ses poumons crachaient des flots de fumées, gaz empoisonnés qui la rendait jaune et collante.

Lui, il sentait l’air s’accrocher à sa gorge, de millions d’épines invisibles, s’arracher à ses poumons pour y revenir s’ancrer. Il se laissait envelopper dans la brutalité de sa consœur de malheur, cette immensité grisâtre qui lui mangeait les reins et lui brisait le ventre. Elle l’entourait de ses bras, si merveilleusement froid, l’emmitouflait dans une étreinte douloureusement confortable. Il marchait hébété le long de sa routine.  Le trottoir lui rendait ses pas, également et il tournerait dans cette rue qui mène au canal. Il sentait déjà l’air s’épaissir, s’emplir des bruits et des odeurs, s’alourdir des trop pleins d’alcool et des danses enivrés et de la pauvreté. La mallette s’alourdissait toujours un peu plus quand il passait les regards envieux des sans le sous. Il avait toujours envie de tout leur jeter et de s’enfuir en courant, pour échapper à la lourdeur plaintive de leurs regards. Son cœur se faisait entendre, lui tambourinait les côtes comme une vulgaire caisse. Plus que quelques pas.

Au loin, le bruit d’une ambulance lui contait un autre drame, dans les entrailles de sa ville. Il voyait du bleu, du rouge et puis du blanc, beaucoup de blanc, la douleur aigue d’une lumière trop vive au creux du cerveau. Il voyait du rouge, colère sourde, froide et envieuse, les jointures de ses doigts engourdis par la rage. Il voyait du bleu, trop de bleu, des coups à l’âme. Puis l’indifférence et le vide, sans aucun remords, avaient repris leur place, insolemment imposants.

Il avait aimé, ces pas, un jour. Ils lui donnaient alors envie de danser, de danser vers la lumière, papillon effaré.  Il était mu par une joie, une certitude. Doucement, le jour avait ajouté son gramme à la balance, aspirant sournoisement la joie et s’en grossissant. Et les pas étaient de plus en plus lourds. Si lourd. Comme la mallette qui s’empesait tous les jours des malheurs des gens. Oh, cette vie qu’il détestait, de jour en jour, de plus en plus assidument. Il lisait la désapprobation, le dégout, cette ville qui lui murmurait des mots de haine, installant la peur. Les pieds au bord du vide, il plongea son regard dans la sérénité ridicule de l’eau. Les nuages assombrissaient le ciel, lourds des aridités volées. Il sentait son poids jouer avec l’équilibre délicat et son imper trop long se glisser contre ses jambes. Une mèche de cheveux devant les yeux, il était comme hypnotisé par le mouvement à peine perceptible de cette masse quasi imperturbable. La délicatesse du clapot minimal sur le quai mouillait un peu le béton gris et fissuré. La mallette lui tirait sur le poignet et il aurait voulu la lâcher.

Tournant ses pas, il la vit, assise sur une ébauche de banc, délicate, précieuse.

Il ferma les yeux et inspira. Dans sa tête, des rires, des souvenirs, le soleil.

Sunny Days

(Démarre la musique en lisant… C’est mieux)

J’ai cherché les mots. Longtemps.

J’ai fouillé, raturé, ouvert des tonnes de pages, écrit, effacé, recommencé. Jamais satisfaite de toute ce qui pouvait passer sur mes doigts. Jamais complètement contente de ces bribes de gribouillages potaches qui ne donnaient rien.

C’est frustrant, c’est énervant, comme quand on finit un chewing gum, qu’il n’a plus de goût et que sa consistance est si caoutchouteuse qu’il nous fait mal aux machoires. Comme quand on finit un livre, qu’on sait qu’il y a une suite, mais qu’on ne sait pas où, soit parce que l’auteur ne l’a pas encore écrit, soit parce qu’elle est juste imaginée, envisagée.

C’est un peu effrayant aussi, ne pas savoir exactement où l’on met les pieds, si, au prochain pas, le sol va nous engloutir, ou alors s’effondrer même. Du coup, on ressemble un peu à un agneau apeuré qui apprend à marcher. Doucement ridicule. Innocement maladroit. Sincèrement volontaire.

C’est aveuglant, enfin, la lumière après la nuit. On papillonne, c’est difficile d’y croire, à ce rayon de soleil qui berce les réveils des lendemains émerveillés. Ça pique un peu, ça chauffe. Mais on sourit, bêtement, comme en entendant la cafetière siffler, comme en inspirant cette odeur merveilleuse de bonheur matinal, debout contre la balustrade d’une maison de bord de mer, enveloppé dans un gilet trop grand.

La vérité, c’est que c’est un peu de tout ça sans l’être vraiment. La vérité, c’est qu’il n’existe pas de mots pour décrire. Pas assez de beaux mots pour donner à voir.

En vérité, contre cette balustrade, les mains autour de ma tasse de café, tandis que je contemple mes mers intérieures, je les vois calmes et sereines. En vérité, les mains sur ma taille et le menton dans mon cou posent mes pas et  je me sens portée.

La vérité, c’est que je ne suis plus seule dans l’arène. Que si je mords la poussière, je sais que ses mains m’aideront à me relever.

La vérité, c’est que je suis bien. Enfin.

Poussière de soi(e).

L’odeur de la poudre sur tes mains, l’odeur de la sueur dans cette arène sombre. La poussière qui vole, t’envahit les poumons, s’insinue dans les mailles, se colle à la fine pellicule de sueur et te gratte la peau.   La tête te tourne, à genoux, la nuque offerte.

Serre les dents. Mords toi la joue. Respire. Encore un coup.

Serre les dents, ne laisse pas le cœur te remonter dans les yeux. Empêche-le de sortir, de paraitre.

Serre les dents, encaisse. Tranquillement. Accuse.

Serre les dents. Repousse les images de réconfort. Repousse l’épaule, la main. Repousse le hoquet dans ta poitrine. Repousse le mur contre lequel tu tombes.

Ne te plains pas, serre les dents, avance. Relève-toi, encore. Relève-toi, regarde les dans les yeux. Crache leur ta rage au visage. Mais ne reste pas là, inerte. Allez. Debout.

Qu’est-ce que tu attends ? L’amour du public ? La reconnaissance ? Un tant soit peu d’attention ? Oublie tes rêves, gamine, serre les dents, serre les poings. Tu es seule.

Construis, construis encore autour de toi ces montagnes infranchissables qu’ils s’appliqueront à démonter, pierre par pierre, pour jeter de l’eau glacé sur son cœur brûlant. Développe des carapaces, qu’ils s’appliqueront à percer, t’éclaboussant de leurs crachats acides. Sois irréprochable, blanche, glace, neige, ils traineront leurs bottes pleines de boues sur ton immaculé manteau.

Et alors, que restera-t-il ? Toi, nue, au milieu. Toi, insecte disséqué sous la cruauté de leur lumière. Toi et tous les défauts presque parfaitement cachés, exposés aux scalpels de leurs langues acérées. Toi, blanche, rouge, blessée. Toi, à mourir de honte, à rouer de coups encore plus forts. Toi, à rouler en boule, à lapider, à meurtrir. Toi, à user, à abuser, toi, poupée de chiffon sans volonté.

Parce que tu as voulu y croire. Parce que tu as voulu y boire. Parce que tu t’es perdue dans la contemplation de leur lumière. Parce que tu as eu envie de leur ressembler, de leur plaire, de te battre pour eux, de jouer avec leurs étoles mensongères. Parce que tu as voulu être. Parce que tu as voulu offrir, donner un peu de cœur, donner un peu de toi, c’n’est pas grand-chose, pensais-tu. Usée. Sèche tes larmes. Inspire. Tu as trop donné. Tu as tout donné. Pour tomber là.

À genoux. Nuque offerte. Pour un instant simple de faiblesse.

Il est un monde sans larmes, un monde sans armes. Il est douceur, il est merveille, il est loin. En attendant, les larmes coulent. Doucement. Le coquillage se referme. La page redevient blanche. La lune revient. La glace s’étend. L’hiver est bien là et il te mord les doigts.

Burned out walls

Elle apparait, à pied, devant ta porte un matin brumeux. Toi, mal réveillé, pas rasé, pas caféiné, tu te demandes si tu ne rêves pas un peu. Elle jette un regard insolent à ton caleçon taché, sourit malicieusement, inspire et te pousse contre le mur. Elle passe devant toi, ouvre un placard, se sert un verre d’eau. Tu doutes vraiment d’être réveillé, tu te pinces discrètement le doigt. Elle est bien là.

Une main qui s’avance et je défaille. Une bouche qui s’approche et je tombe. Un contact, un feu, et je m’écroule. L’électricité parcourt ma peau. Petit à petit, elle s’insinue, plus loin, plus fort. Je perds mon lys, je perds mon lisse. La chair qui s’approche me laisse pantelante, juste une danse.

Elle soupire, te regarde, ne parle pas. Avance une main vers tes cheveux bien trop longs. Se ravise. Elle semble perplexe. Toi, tu te frottes les yeux… Tu passes une main sur ta joue râpeuse, tu baisses les yeux… Tu pourrais presque avoir honte si tu étais complètement conscient. Mais déjà son rire t’emplit les oreilles et la chaleur se répand dans ta poitrine, ce sentiment d’être enfin rentré à la maison.

Il s’approche, se colle. La tête me tourne, j’ai besoin d’air. La peau me brûle, je sens un battement dans mes tempes. Une claque, une seule, celle qui fait qu’en un instant, t’es foutu de caler tous tes principes dans un grand carton, marqué au feutre rouge d’un «À jeter » insolent.

Tu comptes silencieusement, le nombre de nuits, où, sans sommeil, tu l’as cherchée, encore et encore entre tes draps. Tu ressasses la solitude, le vide et l’amertume de son absence, ce coup à la poitrine, cette impression de suffocation sous le poids des larmes, tandis qu’elle avance, doucement, vers toi, les yeux grands ouverts, prêts à t’absorber…

Je ne comprends pas. Mon cœur bat. Il me rend belle. Il me bouleverse. Il m’obsède. Sa peau, son odeur, son corps contre le mien, nos souffles mêlés, sa bouche dans mon cou, les gémissements qu’il m’arrache à force de baisers déposés doucement sur ma peau sensible.

Tu voudrais résister, arranger ce qui fait désordre dans ton décor, les mégots dans le cendrier, les bouteilles entassées à côté de la table basse, te donner une contenance. Allumer une cigarette, peut-être, inspirer pour regonfler la poitrine, écrasée sous les souvenirs. Tu la revois, dansant sur toi, tu entends son rire, si doux, tu te remémores ses gémissements, lorsque, soumise à tes mains et tes envies, elle lâchait prise, enfin. Tu es déjà perdu.

Plaqué contre moi, mon dos contre le mur, vite, fort, haut. Ne plus rien éprouver d’autre que le corps contre mon corps…  De ses mains, il démonte mes murs, un à un. De ses lèvres, il perce mes multiples carapaces. De ses yeux, il tire droit sur mon cœur. Je dois m’enfuir. J’ai peur. Je le veux encore.

 Tu as savouré, tu as tant bu à ses lèvres, ses mots, ses envies, son désir, les étoiles qu’elle laisse sur ta peau lorsqu’elle la parcourt du bout des doigts. Ta folie porte son nom. Tu t’endors, profondément, pressé contre elle. Le bruit de la porte qui claque, tu te retournes face au mur pour pleurer. Et tu la cherches entre tes draps… Encore…

Je le veux. Encore.

Et tu te demandes quand elle reviendra…

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