L’inspiration a cela de particulier qu’elle ne vient jamais sous la forme sous laquelle on l’attend. En l’occurrence, une idée dans le crâne, je suis incapable de trouver les mots qui mettraient la fiction en marche. Bref, je suis en rogne contre mes doigts.
Par contre, mes neurones se déchainent ailleurs. Un point, un seul. Sur les briquets.
Parce que tu vois, toi qui lis (tu ne dois pas être bien nombreux, je me permets donc de te tutoyer, tu m’excuseras. Et puis, c’est moi la patronne, t’as pas franchement le choix.), je me suis dis hier soir que, finalement, je voyais les hommes comme des briquets un peu fiers. Ou pas. Mais l’idée est là. Je m’explique, ne me tape pas tout de suite.
Il y a des choses, des gens, à qui on ne devrait pas s’attacher. On récupère un numéro de téléphone sur un ticket de bus, gentil morceau de carton qui finira au fond d’un cendrier. Tu vois, un briquet, c’est un objet dérisoire. Ou du moins c’est ce qu’en pensent les non-fumeurs. Grave erreur. En fait, c’est le même principe que pour le ticket de bus déchiré.
Le briquet, c’est la vie, pour la fumeuse. On ne devrait pas s’y attacher, on le sait bien, c’est bas, c’est matériel (bouhouhou), c’est un des instruments du cancer qui nous bouffera toutes crues. Pourtant, le briquet, c’est sacré. Et il sait se rendre indispensable. Il t’allume, toujours, sans se faire prier. Il sait se faire désirer. Il te fait sauter le cœur hors de la cage thoracique quand il montre des signes de faiblesses. Il est capricieux, parfois, quand il n’a pas envie, quand tu ne mets pas le doigt exactement là où il faut. Il t’empoisonne aussi, mais ça, tu t’en rends compte dans le seul et unique cas où tu veux t’en séparer. Il tient chaud, parfois, petite flamme entre les doigts. Il rassure : tant que tu l’as dans la poche, t’es sur de pouvoir allumer ton clope. Dès qu’il passe à l’Ouest, c’est la panique à bord. Il a une forme, une texture, toujours plus ou moins la même. Oui, le principe de la pierre et du gaz, bon, tu peux faire ce que tu veux, tu n’en feras jamais un avion. Finalement quand t’as vu un briquet, tu peux te dire que tu les as tous vus, quoi.
Oui mais non. Ton briquet n’est pas le même que celui de ta voisine. Et oui, tu t’y attaches, à ce bout de plastique. Il porte les marques de tes dents, voir des bières que tu lui fais ouvrir. Tu le reconnais en un clin d’œil, sur une table, au milieu de la foultitude de briquets. T’as craqué sur ce briquet là. Il a un truc, tu sais pas quoi, étant donné que c’est un Bic modèle basique bleu foncé. Mais c’est le tien. Tu vois, comme t’as envie de le posséder ? Et le briquet, avec sa volonté propre, crois moi ou non, n’appartient finalement à personne. Tu finiras par le perdre un soir de fête trop arrosée. Ou alors tu le prêteras à une copine peu scrupuleuse, en pensant qu’il rentrera à la maison dans ta poche. Ou alors tu le donneras, parce que tu t’en es lassée. Le plus triste, c’est quand tu regardes le niveau de gaz de ton briquet diminuer de jour en jour et que tu sens ton attachement s’amenuiser. Tu te dis qu’il faudra bientôt lui dire au revoir ou adieu et qu’il faudra le jeter et l’oublier. Ça arrive. Mais putain, c’est douloureux.
Il y a cette situation aussi, où tu as plusieurs briquets. Ça devient souvent compliqué à gérer. Pas assez de neurones pour tout le monde. Je suis admirative des nanas qui gèrent pleins de briquets à la fois, vraiment. Quand j’arrive à en gérer deux ou trois, c’est déjà bien. Je finis par les oublier un à un sur les tables basses des copines. (Là, je sens que tu as des idées salaces dans la tête. C’est bien, tu as compris le principe de mon cerveau dérangé.). Et tu vois, quand t’en perds un, bizarrement, impossible de remettre la main sur les autres. C’est diabolique. Alors tu vas bravement chercher un autre briquet et là, paf, tu mets la main dans ta poche. Tu trouves au moins trois briquets. Ça, c’est magique. Et ça ne loupe jamais. Du coup, généralement, je me rabats sur les allumettes dans ces cas là. (Comprend : je me réfugie chez mes potes, je trouve la chaleur dans l’amitié. Oh.)
Il y a un seul type de briquet, un seul (attention pub même pas sponsorisée), qui vaille vraiment le coup. Le Zippo. Ton Zippo. La première fois que tu le vois, celui là, t’as le cœur qui tombe au fond de tes trippes. Il a tout. Il est classe, solide, sexy. C’est un symbole qui te donne des envies de gratouilles derrière les oreilles. Tu t’y vois déjà, avec ton Zippo, loin. Tu vois des cabanes en bois, tu vois des campings sauvages. Toi, un bouquin, ton Zippo, de la musique, une route, t’as des images de bonheur parfait. La première fois qu’il t’allume, tu te demande si il n’a pas mis un soupçon d’extasie pure dans cette bouffée. La fumée est douce dans ta gorge et tu recraches une marée de velours. Celui là, tous les matins, tu te réveilles, t’as envie qu’il allume ta première cigarette. Plus tu le regardes, plus il est beau. Tu le recharges lors de ses coups de mou, tu l’accompagnes quand il faut changer sa pierre. Tu le cajoles et il te le rend bien. Toujours partant, son poids et sa forme sont parfaits pour ta main. Tu ne le prêtes pas. Tu préfères allumer les clopes des autres toi-même. Tu l’emmènes en soirée avec toi, tu peux le laisser gambader, mais tu sais toujours où il est, sixième sens. Il te fait tes plus beaux feux de camps. Il allume les bougies. Il a une place attitrée dans ton sac à main (si, tu sais, la petite poche, juste sous la fermeture éclair) alors que les autres se baladent un peu n’importe où sans que tu t’en soucies trop. Tu as QUATRE bidons d’essence chez toi, des fois que l’un d’entre eux ait la bonne idée d’être vide quand tu en as besoin. Tu peux passer trois heures à retourner ta chambre pour le trouver. C’est lui. Et ce briquet, si beau, si merveilleux, si par malheur tu le perds, jamais tu ne l’oublies. Ouais.
Finalement, je pense que tous les gens sont comme des briquets. Mais disons que les nanas, c’est un poil plus compliqué à allumer. Et un poil plus chiant à éteindre aussi. Quoi que. J’ai connu des mecs plus compliqués que toutes les nanas que je connais réunies.
Dans mes poches, j’ai une collection de briquets et une ribambelle d’allumettes. Et j’ai surtout un seul et unique Zippo. On n’est jamais trop prudent.