Wandering Star

Dernière version

Poussière de soi(e).

L’odeur de la poudre sur tes mains, l’odeur de la sueur dans cette arène sombre. La poussière qui vole, t’envahit les poumons, s’insinue dans les mailles, se colle à la fine pellicule de sueur et te gratte la peau.   La tête te tourne, à genoux, la nuque offerte.

Serre les dents. Mords toi la joue. Respire. Encore un coup.

Serre les dents, ne laisse pas le cœur te remonter dans les yeux. Empêche-le de sortir, de paraitre.

Serre les dents, encaisse. Tranquillement. Accuse.

Serre les dents. Repousse les images de réconfort. Repousse l’épaule, la main. Repousse le hoquet dans ta poitrine. Repousse le mur contre lequel tu tombes.

Ne te plains pas, serre les dents, avance. Relève-toi, encore. Relève-toi, regarde les dans les yeux. Crache leur ta rage au visage. Mais ne reste pas là, inerte. Allez. Debout.

Qu’est-ce que tu attends ? L’amour du public ? La reconnaissance ? Un tant soit peu d’attention ? Oublie tes rêves, gamine, serre les dents, serre les poings. Tu es seule.

Construis, construis encore autour de toi ces montagnes infranchissables qu’ils s’appliqueront à démonter, pierre par pierre, pour jeter de l’eau glacé sur son cœur brûlant. Développe des carapaces, qu’ils s’appliqueront à percer, t’éclaboussant de leurs crachats acides. Sois irréprochable, blanche, glace, neige, ils traineront leurs bottes pleines de boues sur ton immaculé manteau.

Et alors, que restera-t-il ? Toi, nue, au milieu. Toi, insecte disséqué sous la cruauté de leur lumière. Toi et tous les défauts presque parfaitement cachés, exposés aux scalpels de leurs langues acérées. Toi, blanche, rouge, blessée. Toi, à mourir de honte, à rouer de coups encore plus forts. Toi, à rouler en boule, à lapider, à meurtrir. Toi, à user, à abuser, toi, poupée de chiffon sans volonté.

Parce que tu as voulu y croire. Parce que tu as voulu y boire. Parce que tu t’es perdue dans la contemplation de leur lumière. Parce que tu as eu envie de leur ressembler, de leur plaire, de te battre pour eux, de jouer avec leurs étoles mensongères. Parce que tu as voulu être. Parce que tu as voulu offrir, donner un peu de cœur, donner un peu de toi, c’n’est pas grand-chose, pensais-tu. Usée. Sèche tes larmes. Inspire. Tu as trop donné. Tu as tout donné. Pour tomber là.

À genoux. Nuque offerte. Pour un instant simple de faiblesse.

Il est un monde sans larmes, un monde sans armes. Il est douceur, il est merveille, il est loin. En attendant, les larmes coulent. Doucement. Le coquillage se referme. La page redevient blanche. La lune revient. La glace s’étend. L’hiver est bien là et il te mord les doigts.

Burned out walls

Elle apparait, à pied, devant ta porte un matin brumeux. Toi, mal réveillé, pas rasé, pas caféiné, tu te demandes si tu ne rêves pas un peu. Elle jette un regard insolent à ton caleçon taché, sourit malicieusement, inspire et te pousse contre le mur. Elle passe devant toi, ouvre un placard, se sert un verre d’eau. Tu doutes vraiment d’être réveillé, tu te pinces discrètement le doigt. Elle est bien là.

Une main qui s’avance et je défaille. Une bouche qui s’approche et je tombe. Un contact, un feu, et je m’écroule. L’électricité parcourt ma peau. Petit à petit, elle s’insinue, plus loin, plus fort. Je perds mon lys, je perds mon lisse. La chair qui s’approche me laisse pantelante, juste une danse.

Elle soupire, te regarde, ne parle pas. Avance une main vers tes cheveux bien trop longs. Se ravise. Elle semble perplexe. Toi, tu te frottes les yeux… Tu passes une main sur ta joue râpeuse, tu baisses les yeux… Tu pourrais presque avoir honte si tu étais complètement conscient. Mais déjà son rire t’emplit les oreilles et la chaleur se répand dans ta poitrine, ce sentiment d’être enfin rentré à la maison.

Il s’approche, se colle. La tête me tourne, j’ai besoin d’air. La peau me brûle, je sens un battement dans mes tempes. Une claque, une seule, celle qui fait qu’en un instant, t’es foutu de caler tous tes principes dans un grand carton, marqué au feutre rouge d’un «À jeter » insolent.

Tu comptes silencieusement, le nombre de nuits, où, sans sommeil, tu l’as cherchée, encore et encore entre tes draps. Tu ressasses la solitude, le vide et l’amertume de son absence, ce coup à la poitrine, cette impression de suffocation sous le poids des larmes, tandis qu’elle avance, doucement, vers toi, les yeux grands ouverts, prêts à t’absorber…

Je ne comprends pas. Mon cœur bat. Il me rend belle. Il me bouleverse. Il m’obsède. Sa peau, son odeur, son corps contre le mien, nos souffles mêlés, sa bouche dans mon cou, les gémissements qu’il m’arrache à force de baisers déposés doucement sur ma peau sensible.

Tu voudrais résister, arranger ce qui fait désordre dans ton décor, les mégots dans le cendrier, les bouteilles entassées à côté de la table basse, te donner une contenance. Allumer une cigarette, peut-être, inspirer pour regonfler la poitrine, écrasée sous les souvenirs. Tu la revois, dansant sur toi, tu entends son rire, si doux, tu te remémores ses gémissements, lorsque, soumise à tes mains et tes envies, elle lâchait prise, enfin. Tu es déjà perdu.

Plaqué contre moi, mon dos contre le mur, vite, fort, haut. Ne plus rien éprouver d’autre que le corps contre mon corps…  De ses mains, il démonte mes murs, un à un. De ses lèvres, il perce mes multiples carapaces. De ses yeux, il tire droit sur mon cœur. Je dois m’enfuir. J’ai peur. Je le veux encore.

 Tu as savouré, tu as tant bu à ses lèvres, ses mots, ses envies, son désir, les étoiles qu’elle laisse sur ta peau lorsqu’elle la parcourt du bout des doigts. Ta folie porte son nom. Tu t’endors, profondément, pressé contre elle. Le bruit de la porte qui claque, tu te retournes face au mur pour pleurer. Et tu la cherches entre tes draps… Encore…

Je le veux. Encore.

Et tu te demandes quand elle reviendra…

Shelter

Elle s’est endormie près de toi. Sitôt la tête posée sur l’oreiller, tu as vu ses paupières papillonner doucement, pour finir par se fermer sur les pupilles déjà fatiguées. Elle ne s’est pas démaquillée et tu vois le noir autour de ses yeux, si sombre. Elle a de lourdes cernes, de celles qui pointent du doigt la fatigue accumulée et son esprit dérangé. Elle respire, lourdement, dans les bras de Morphée et tu te demandes combien de nuits, combien de fois, il a eu l’audace de la priver de son étreinte. Le calme sur son visage, tu sais qu’elle a confiance. Tes yeux se baladent de l’écran à la forme sous la couverture, remontent jusqu’à son visage. Elle dort, tranquillement. Tu retournes à l’écran après avoir remonté la couverture sur son cou. Elle frissonne au contact du tissu et y enfouit le nez.

            Son sommeil est tellement agité que tu pourrais presque voir les démons se glisser derrière elle pour lui tirer les cheveux. Roulée en boule, elle tire sur la couverture. Les monstres qui habitent ses rêves, tu voudrais bien leur écraser la tête. Ils te rappellent ceux qui te hantent et te démangent. Incroyable et identique dissimilarité. Tu la regardes, tu veilles. Partiellement parce qu’elle roule et tourne et tire et pousse. Mais aussi parce qu’elle t’inquiète et te déstabilise. Elle lit en toi comme dans un livre qui ne serait ouvert qu’à ses seuls yeux, sans le savoir. Plus tu lui poses problèmes et questions, plus sa facilité t’étonne. Elle rit, doucement, en cachant les blessures que tu décèles sur son corps, en masquant les cicatrices à coup d’ironie et de cynisme mordant. Tu aimes cette pointe de malice qui teinte le fond de ses yeux. Elle dit souvent « La Vie est déjà assez moche pour que je me la complique encore et encore. ». Si proche, si lointaine, fascination. Incompréhensible obsession.

            Tu la regardes, tu te sens fort, serein, c’est étrange. Rien n’a le goût du bonheur. Tu n’es pas à l’aise quand le contact se force sur ta peau. Tu ne te sens pas à ta place quand la foule t’entoure, tu étouffes quand l’espace est restreint. Elle aussi. Mais elle rit et ses éclats rebondissent sur toi, brisant la lourde chappe de stress et d’insécurité derrière laquelle tu te dissimules aisément. Tu sais que tu peux reposer tes ailes sur son dos et confier la clef de ta carapace à la coupelle de ses mains. Tu peux respirer son air et utiliser les méandres de son esprit pour comprendre. Elle rit, elle danse, elle chante, elle embrasse, elle embrase. Sombre lumière au milieu du monde.

            Elle te pose souvent des questions, parce que tu la comprends. Pourquoi, pourquoi, les hommes sont ils attirés, mais n’osent ils pas ? Pourquoi, pourquoi, se rend elle la vie si compliquée ? Pourquoi, pourquoi, les yeux rivés vers elle ont-ils la bienveillance de la lionne sur l’antilope ? Fruit défendu à la bouche des vipères. Lumière brûlant les ailes des papillons de nuit égarés. Chaleur rassurante du soleil d’hiver au travers des vitres embuées. Ombre rafraichissante du cerisier au milieu de l’été. Éphémère, intouchable, inquantifiable. Ce quelque chose dans lequel on voudrait se noyer mais que l’on craint de posséder.

            Ses yeux papillonnent et s’ouvrent. Sa voix éraillée par la cigarette et les ravages de l’alcool te murmure un bonjour alors qu’elle se retourne pour se lever. Tout à l’heure, tu la regarderas tourner les talons et tu verras son dos et son manteau noir disparaitre dans la brume, tandis que tu devras reprendre la route, la laisser là, seule avec tous les monstres qui lui collent des crochets dans le plexus solaire. Seule face aux peurs qu’elle préfère ignorer. Et quand elle t’enlacera, quand tu l’étreindras, le monde continuera de tourner mais un peu plus vite. Juste un peu. Pour l’instant, tu regardes la chute de ses reins, tandis qu’elle danse pour sortir de la chambre. Tu entends son rire face au miroir et aux coulures de noir autour de ses yeux. Et le loup en toi se roule en boule et se repose, dompté. Refuge.

Montre-moi ton briquet, je te dirais qui tu es.

L’inspiration a cela de particulier qu’elle ne vient jamais sous la forme sous laquelle on l’attend. En l’occurrence, une idée dans le crâne, je suis incapable de trouver les mots qui mettraient la fiction en marche. Bref, je suis en rogne contre mes doigts.

 Par contre, mes neurones se déchainent ailleurs. Un point, un seul. Sur les briquets.

 Parce que tu vois, toi qui lis (tu ne dois pas être bien nombreux, je me permets donc de te tutoyer, tu m’excuseras. Et puis, c’est moi la patronne, t’as pas franchement le choix.), je me suis dis hier soir que, finalement, je voyais les hommes comme des briquets un peu fiers. Ou pas. Mais l’idée est là. Je m’explique, ne me tape pas tout de suite.

 Il y a des choses, des gens, à qui on ne devrait pas s’attacher. On récupère un numéro de téléphone sur un ticket de bus, gentil morceau de carton qui finira au fond d’un cendrier. Tu vois, un briquet, c’est un objet dérisoire. Ou du moins c’est ce qu’en pensent les non-fumeurs. Grave erreur. En fait, c’est le même principe que pour le ticket de bus déchiré.

 Le briquet, c’est la vie, pour la fumeuse. On ne devrait pas s’y attacher, on le sait bien, c’est bas, c’est matériel (bouhouhou), c’est un des instruments du cancer qui nous bouffera toutes crues. Pourtant, le briquet, c’est sacré. Et il sait se rendre indispensable. Il t’allume, toujours, sans se faire prier. Il sait se faire désirer. Il te fait sauter le cœur hors de la cage thoracique quand il montre des signes de faiblesses. Il est capricieux, parfois, quand il n’a pas envie, quand tu ne mets pas le doigt exactement là où il faut. Il t’empoisonne aussi, mais ça, tu t’en rends compte dans le seul et unique cas où tu veux t’en séparer. Il tient chaud, parfois, petite flamme entre les doigts. Il rassure : tant que tu l’as dans la poche, t’es sur de pouvoir allumer ton clope. Dès qu’il passe à l’Ouest, c’est la panique à bord. Il a une forme, une texture, toujours plus ou moins la même. Oui, le principe de la pierre et du gaz, bon, tu peux faire ce que tu veux, tu n’en feras jamais un avion. Finalement quand t’as vu un briquet, tu peux te dire que tu les as tous vus, quoi.

 Oui mais non. Ton briquet n’est pas le même que celui de ta voisine. Et oui, tu t’y attaches, à ce bout de plastique. Il porte les marques de tes dents, voir des bières que tu lui fais ouvrir. Tu le reconnais en un clin d’œil, sur une table, au milieu de la foultitude de briquets. T’as craqué sur ce briquet là. Il a un truc, tu sais pas quoi, étant donné que c’est un Bic modèle basique bleu foncé. Mais c’est le tien. Tu vois, comme t’as envie de le posséder ? Et le briquet, avec sa volonté propre, crois moi ou non, n’appartient finalement à personne. Tu finiras par le perdre un soir de fête trop arrosée. Ou alors tu le prêteras à une copine peu scrupuleuse, en pensant qu’il rentrera à la maison dans ta poche. Ou alors tu le donneras, parce que tu t’en es lassée. Le plus triste, c’est quand tu regardes le niveau de gaz de ton briquet diminuer de jour en jour et que tu sens ton attachement s’amenuiser. Tu te dis qu’il faudra bientôt lui dire au revoir ou adieu et qu’il faudra le jeter et l’oublier. Ça arrive. Mais putain, c’est douloureux.

 Il y a cette situation aussi, où tu as plusieurs briquets. Ça devient souvent compliqué à gérer. Pas assez de neurones pour tout le monde. Je suis admirative des nanas qui gèrent pleins de briquets à la fois, vraiment. Quand j’arrive à en gérer deux ou trois, c’est déjà bien. Je finis par les oublier un à un sur les tables basses des copines. (Là, je sens que tu as des idées salaces dans la tête. C’est bien, tu as compris le principe de mon cerveau dérangé.). Et tu vois, quand t’en perds un, bizarrement, impossible de remettre la main sur les autres. C’est diabolique. Alors tu vas bravement chercher un autre briquet et là, paf, tu mets la main dans ta poche. Tu trouves au moins trois briquets. Ça, c’est magique. Et ça ne loupe jamais. Du coup, généralement, je me rabats sur les allumettes dans ces cas là. (Comprend : je me réfugie chez mes potes, je trouve la chaleur dans l’amitié. Oh.)

 Il y a un seul type de briquet, un seul (attention pub même pas sponsorisée), qui vaille vraiment le coup. Le Zippo. Ton Zippo. La première fois que tu le vois, celui là, t’as le cœur qui tombe au fond de tes trippes. Il a tout. Il est classe, solide, sexy. C’est un symbole qui te donne des envies de gratouilles derrière les oreilles. Tu t’y vois déjà, avec ton Zippo, loin. Tu vois des cabanes en bois, tu vois des campings sauvages. Toi, un bouquin, ton Zippo, de la musique, une route, t’as des images de bonheur parfait. La première fois qu’il t’allume, tu te demande si il n’a pas mis un soupçon d’extasie pure dans cette bouffée. La fumée est douce dans ta gorge et tu recraches une marée de velours. Celui là, tous les matins, tu te réveilles, t’as envie qu’il allume ta première cigarette. Plus tu le regardes, plus il est beau. Tu le recharges lors de ses coups de mou, tu l’accompagnes quand il faut changer sa pierre. Tu le cajoles et il te le rend bien. Toujours partant, son poids et sa forme sont parfaits pour ta main. Tu ne le prêtes pas. Tu préfères allumer les clopes des autres toi-même. Tu l’emmènes en soirée avec toi, tu peux le laisser gambader, mais tu sais toujours où il est, sixième sens. Il te fait tes plus beaux feux de camps. Il allume les bougies. Il a une place attitrée dans ton sac à main (si, tu sais, la petite poche, juste sous la fermeture éclair) alors que les autres se baladent un peu n’importe où sans que tu t’en soucies trop. Tu as QUATRE bidons d’essence chez toi, des fois que l’un d’entre eux ait la bonne idée d’être vide quand tu en as besoin. Tu peux passer trois heures à retourner ta chambre pour le trouver. C’est lui. Et ce briquet, si beau, si merveilleux, si par malheur tu le perds, jamais tu ne l’oublies. Ouais.

 Finalement, je pense que tous les gens sont comme des briquets. Mais disons que les nanas, c’est un poil plus compliqué à allumer. Et un poil plus chiant à éteindre aussi. Quoi que. J’ai connu des mecs plus compliqués que toutes les nanas que je connais réunies.

 Dans mes poches, j’ai une collection de briquets et une ribambelle d’allumettes. Et j’ai surtout un seul et unique Zippo. On n’est jamais trop prudent.

La Persistance du Rêve.

La brume mange son dos. Silence.

Non, coupez, ça ne marche pas. Arrêtez, c’est une horreur. Le voilà, ce mur contre lequel je me jette allègrement, ce fossé que je n’arrive jamais à franchir.

Tu vois ce que c’est, toi ? Esquisser, chercher les traits. Laisser glisser, juste pour toucher. Déchirer la toile au couteau. Griffonner, raturer, recommencer, chercher les mots. Arracher la feuille et l’envoyer au feu. Les sensations brûlantes au creux des mains, incapable de les étaler, de les faire vivre. Incapable de remuer le moindre cil, de sortir la moindre beauté. L’immobilité de l’air, ciment dans mes poumons.

Même les notes, si aisées, sonnent faux. C’est creux, sans substance, une espèce d’amas informe qui s’écrase contre le sol sans aucune grâce. Je crache, je libère, j’expulse, je vomis, en cherchant la perfection dans les éclaboussures, en cherchant dans les raclures quelque chose. Peu importe quoi, un sens. J’enrage, je recommence. Tout est pâle, rien, rien ne rend assez hommage.

 Je sors, une cigarette, puis deux, me cramer à coups de petits feux, en cherchant les mots. Une amorce, suffirait, juste une phrase, je le sais, à lancer la machine. Donner l’impulsion à mes mains, donner le ton à mes notes, donner la première couleur à mes traits. Deux doigts sur mes tempes et le clope qui se consume, je cherche. Rien. Seulement la frustration. Je voudrais hurler.

 Tu me vois, là ? La jambe qui remue, je sautille sur mon siège et me mord l’intérieur de la  joue. Mes mâchoires se crispent, mes lèvres se pincent, je sens mes côtes s’écraser sur mes poumons à mesure que ma colère monte. Je cherche, je fouille, les sensations, les souvenirs, tout ce qui pourrait me poser sur le papier. L’idée, l’idée si parfaite mais rien ne sort. Seulement mon impatience.

 Qu’elle est cruelle, cette page. Elle me regarde, se moque, me murmure mon incompétence et le vide sous mon crâne. Tu sais, je déroule proprement mes trippes en privé mais il ne s’agit pas de construire ou de perfection. Il s’agit juste de dérouler, on s’en fout de la forme, on s’en fout des mots, du moment qu’ils soient justes et qu’ils expriment. En privé. Seulement, voilà, en plaine, en vallée, en lumière, au centre, sous les regards, étaler mes trippes sur les murs, ça devient toute de suite plus compliqué. J’ai le ventre qui frémit et les boyaux qui se nouent. Parce que sous mes airs de saloperie sans cœur, en fait, y’a un truc un peu sensible et exigeant, un monstre qui choisit sa monstruosité, une bête de foire timide.

 Une saloperie sans cœur qui en a un. Et un tant soi peu d’amour propre, quand même. Oui, l’angoisse fait parler plus qu’on ne devrait. Mais à ce stade de frustration, la perfection n’existe pas.

Foutue page blanche. Et en plus il pleut.

Don’t Cross

Elle monte, une à une, les 205 marches, sans s’arrêter, pour atteindre la paix. Elle sent ses muscles brûler, ses poumons gémir, le sang lui battre les tempes et le visage, une goutte de sueur couler lentement le long de sa colonne vertébrale. Elle ne s’arrête pas aux paliers. Concentrée. Conne centrée. Sur elle-même. Le monde extérieur lui semble si faux, si creux.

Un pas, un pied, le jean du short qui lui râpe l’intérieur de la cuisse sur les plus grandes marches, le poids du sac à dos et de toutes les pensées qu’il contient. Les sensations la gardent, cruelles chaperonnes de ses rêveries. Passer à travers cette étroite ouverture. Sentir l’oxygène lui brûler le cerveau. Et la tête lui tourner.

Marcher vers la lumière, un pas, encore. Tout est blanc. C’est fou ce que c’est blanc. La lumière l’entoure et lui brûle les yeux, c’est enivrant. Alors elle ne cherche pas. Elle n’a pas dormi. Elle ne dort plus jamais. Morphée envoie des monstres l’épier sous son lit et des squelettes hanter ses placards, elle veut juste retrouver les étoiles et oublier la peur. Elle est épuisée.

Sur le parapet, le bruit des voitures lui parvient à peine. Elle regarde, au loin, un ULM voleter. Il parait si léger, si gracieux. Elle s’assoit, le dos contre le mur. Les ardoises sont chaudes, son cœur tombe au fond de son ventre. Une légère brise électrise sa nuque, elle frissonne. Elle se perd. Elle est déjà loin…

Les pierres la réchauffent et elle se laisse engloutir par le soleil gourmand. Ferme les yeux, inspire. Elle se souvient d’une vague qui s’écrase sur le rivage, lourde de toutes les promesses brisées, du goût du sel sur ses lèvres, du vent qui mord le tissu et lui fait siffler les oreilles. Elle se souvient de ces ailleurs, les marées d’écumes qui lui montent au bord des cils. Elle en est si loin et il fait si chaud.

Elle ramène ses jambes sous son menton, croise les chevilles, pose sa tête. Rien. Elle ne sent rien, si ce n’est les rayons qui la caressent, l’enveloppent et la bercent. Et le vide entre ses côtes, la sensation que la pierre qui y reposait s’en est enfin allée. Elle voudrait dormir.

Trois gouttes sur le parapet, trois notes contre les ardoises. Une harmonie. L’air passe dans sa gorge. Elle chante, la légèreté de la brise dans ses poumons. Un glissement, elle sent une chaleur contre son bras. Elle chante, la chaleur du soleil au creux des côtes. Une larme coule sur sa joue. Elle chante pour oublier. Un bras passe autour de ses épaules. Elle chante pour aimer. Une main se pose sur sa nuque. Elle chante pour sentir. Du bout du doigt, de petits cercles, à peine appuyés, électricité. Elle chante pour dormir. Le tissu contre sa joue, elle inspire, cette odeur délicieuse, salée, cette peau si étrange. Elle chante, encore, encore, encore…

Lettre à toi. L’Odeur du Doux.

Parler de nous.

 Tu m’as demandé, un jour, de sortir ma plume et de tracer, sur le papier, les multiples arabesques qui nous composent. Tu m’as demandé, un jour, de composer une ode à nous, que je pourrais doucement te susurrer au creux de l’oreille, les soirs d’hiver un peu trop longs. Tu sais, je suis mauvaise quand il s’agit d’exprimer ce qui m’est cher. Je deviens maladroite. Je trébuche sur les mots et j’emmêle les plumes qui tracent. Je confonds, je disjoins, j’hésite. Je voudrais une perfection que je ne peux pas atteindre.

 Comment exprimer tout ce qu’on peut ressentir, sans mentir ? Comment laisser apparaitre la vérité toute crue de quelque chose qu’on ne maitrise pas ? C’est une mise à nue un peu gênante et je n’aime pas mettre mon âme au milieu de la scène, elle n’y est pas très á l’aise. Surtout quand il est si simple de déraper et de se vautrer sous la lumière.

 C’est nous. Simplement côtes contre côtes, à marcher des heures en souriant. À faire sourire les passants. À sourire de nos rires. À cristalliser les joies sur du papier photo. Tu le vois, ce pétale rouge qui tourbillonne, délicatement, pour se poser au creux de la main ? Tu le sens, ce vague effluve de jasmin et d’ambre ? Tu vois ces bougies qu’on allume sur notre chemin, pour qu’il ne fasse ni trop froid, ni trop noir. Un peu pour faire fuir les démons et les anges qui auraient l’audace de venir interrompre notre procession.

 Sais-tu, les rêves, cette vision que j’ai, de nous ? Un long chemin, au clair de vie, des noisetiers fleuris, ça sent bon le calme. Robes blanches, bras dessus-dessous. La musique  délicieuse des heures paresseuses et nos rires éparpillés dans le sous bois. Des fleurs dans les cheveux et sur le cœur. Des pas de danses, tournoyer, défaillir, exploser de mille éclats sonnants. Des paillettes de nous.

 Seule, je suis une funambule maladroite. Ta main dans la mienne, comme le seul balancier qui épouse mon équilibre. Facile. Seule, je vois un miroir cassé et les notes sont fausses. Mon bras autour de tes épaules, ce sont les harmonies et les reflets au bord du lac. Seule, mes rêves ternissent au soleil, perdent un éclat ou deux. Tes mots, ce sont mes rêves vivants, une autoroute, une aventure ou mille, une bouffée d’oxygène à en faire crever les poumons.

 Je ne peux pas écrire une ode, je n’ai pas les mots. Je ne peux pas déclamer des vers, je ne saurais pas bien comment faire. Je ne peux pas nous décrire, rien n’est assez parfait. Je ne peux pas tracer tous les arabesques, j’y passerais deux vies ou trois. Je ne peux pas photographier tout ce que nous sommes, le cliché ne serait pas assez bon.

 Je ris des gens qui nous posent des questions, je me moque de ceux que notre complicité dérange, j’envoie vers le bas ceux qui voudraient nous nuire. Toi et moi, félines sur félin, le cristal de l’amitié au creux des trippes. Toi et moi, un goût, une odeur, des rêves. Toi et moi, en verres et contre les tous qui nous plombent. Toi et moi.

Next to Your Fire

Il y a ce son rauque qui lui gratte les neurones. Comme un gout de whisky bu d’une bouche à l’autre, une cigarette mal tendue vers une bouche et une langue mutine qui s’attarde sur un doigt. La cigarette qui tombe au sol et la langue qui joue et se délecte du gout du tabac accroché sur la peau granuleuse.

Plonger mes yeux dans les tiens

Il y a ses hanches, qui roulent. Ses bras qui se lèvent et font remonter un peu son T-shirt, juste pour dévoiler un bout de son sous-vêtement. Elle jette son regard effronté en avant, se mord un peu la lèvre et laisse sa tête partir un peu en arrière le temps d’un souffle. Sa tignasse s’enroule autour de ses épaules.

Te faire voir ce qui se cache, juste là.

Il y a ce murmure qui s’échappe doucement de son souffle, qui force son passage sur ses cordes vocales. Une main sur sa taille, juste pour mieux sentir le mouvement de son bassin collé et les mouvements coulés, sa colonne vertébrale qui se tord et son souffle saccadé. Une bouche qui s’attarde sur son lobe, elle ferme les yeux.

Tu lèveras la main pour baisser le masque, tu verras.

Il y a sa main qui insiste, sa bouche qui se perd, sa voix qui déraille. Une brûlure se répand, insidieuse, dans ses veines, à mesure que la surface de contact s’agrandit. Une main descend sur ses hanches, elle ouvre les yeux. Il accompagne son mouvement du bout du bassin. La main descend sur ses fesses, il la guide. Elle se mord la lèvre et l’attire, plus fort, plus près, plus chaud.

Tu avaleras ta salive, tu voudras toucher.

Il y a un son étranger. Instrusion, lumière froide, le sang se glace. Quelqu’un qui frappe à la porte et la musique s’arrête. Frustration.

You used to know

Elle s’assoit en face de toi. C’est fou ce qu’elle a changé. Tellement, que tu as besoin de quelques minutes pour la reconnaitre. Le temps a adouci ses traits. Ils étaient si durs, presque masculins quand tu l’as connue.

Son sourire avait toujours quelque chose de profondément triste,  au milieu de ce masque aux sourcils constamment froncés. Tu avais toujours l’impression qu’elle était inquiète. De tout. De rien. Invariablement perdue dans ses pensées. Son visage prenait vie, parfois et l’étonnement venait noyer ses pupilles dans un flot d’étoiles. Elle était taciturne, timide. Elle parlait peu, sauf avec ceux qu’elle appelait ses amis. Avec eux, elle rattrapait tous les mots qu’elle ne disait pas à d’autres. Aux autres. Eux, ils avaient le privilège d’entendre sa mélodieuse voix, son rire cristallin et il leur arrivait même de décrisper son visage, de l’illuminer. C’était beau à voir et tu étais souvent jaloux d’eux. Jaloux des mots qu’elle leur susurrait, des bras qu’elle leur tendait, du repos qu’elle leur offrait, de cette vue magnifique sur son âme. Tu avais voulu lui parler, une fois. Mais au moment de lui dire bonjour, les sons s’étaient cachés au fond de ta gorge.   Ils s’étaient réfugiés dans un coin de ton cerveau, juste un moment et l’instant était passé. Elle pleurait.

Ce jour là, tu en avais voulu au soleil de jouer avec sa longue tignasse et de dorer les mèches qui s’échappaient de son chignon négligé. Tu l’avais observée tant de fois, un crayon entre les dents, une baguette parfois, entortiller cette longueur, relever, planter d’un geste sûr, tout en blablatant théatre, musique, littérature ou physique. Elle était étrange, avec sa joyeuse mélancolie, ses traits soucieux. Elle n’était pas jolie. Elle n’était pas grâcieuse. Elle était ronde et carrée. Ronde du poids qu’elle portait. Carrée de ses épaules à la fierté avortée.

Et elle s’assoit en face de toi. Familière. Combien de temps s’est il passé ? 7, 8 ans peut-être, depuis que tu l’as vue partir avec ce rustre rond que tu détestes depuis. Ce n’est pas tant l’idée d’un possible pour toi, c’est surtout que l’idée qu’un personnage mal dégrossi tel que lui puisse poser ses mains sur elle, goûter le sucre à ses lèvres, la posséder, l’inquiéter, lui parler, te paraissait tellement grotesque. Elle soulève une jambe, la passe par-dessus l’autre, et tu es perdu un instant. Elle a maigri. Tu lis une certaine souffrance dans ses yeux mais elle rit. Les yeux rivés sur son écran. Tu te demandes combien, combien ont goûté ta douce inquiète.  Combien de mains, combien de bleus, combien de lèvres, combien de jambes, combien de fois. Qui sont ils ? Qui sont elles ?

Elle est belle, habillée de la fraicheur du printemps. Son odeur te parvient. Un parfum musqué et féminin, d’une élégance presque masculine…

Elle lève les yeux, te sourit. Elle ne t’a pas reconnu. Et les sons meurent au fond de ta gorge.

Old Man

(Avant tout chose et pour accompagner, cette chanson qui est la source de ce texte un peu douloureux.)

J’aimerais t’écrire des mots d’amour. J’ai toujours voulu t’en dire, t’en envoyer, te les planter dans le cœur pour que tu comprennes. J’ai souvent eu envie de dérouler mes trippes et de te montrer mes malaises, pour que tu me prêtes un tout petit peu de ton attention. Juste pour quelques secondes. Même pas. Juste pour une seconde. Un millième. Un milliardième.

 Mais les mots d’amour, on ne connait pas. On a souvent du mal à parler, toi et moi. Nous n’avons le droit qu’aux souvenirs de nos rares moments de complicité.

La complicité.

C’est un mot compliqué, je le sais. Tu savais, toi, que ce mot vient de complexe ? Qu’il signifie littéralement la participation au crime ou au délit d’un autre ? Et qu’on l’emploie pour signifier le lien d’intelligence entre deux personnes ?

La complicité se cherche, se crée, se file, s’enfuit, se perd, passe ou reste. Elle peut être amoureuse, troublante. Elle peut être violente et meurtrière. Elle peut être forte. Elle peut s’acheter. Elle peut se dégager de deux personnes. Elle peut nous faire accuser, voire même être la cause d’une mise aux arrêts.

 Elle joue en demi-teintes et en demi-tons. Elle nous pousse parfois plus loin que nous ne le voudrions. Elle nous retient parfois de faire l’inavouable. En tout cas, elle dénote un lien. Elle montre quelque chose de spécial.

On peut employer connivence aussi, mais loin de satisfaire, la connivence n’est pas malicieuse ou joyeuse. Au mieux, elle est neutre. Au pire, elle est malsaine. La connivence, c’était quand nous gardions pour nous tes aventures devant elle. La complicité, c’était les étoiles au ventre, ensemble, en un sourire.

Il faut dire que tu as toujours été un fantôme pour moi. Un coup de vent qui ravissait mon cœur de petite fille à chaque fois. Devant les problèmes, l’attachement, tu prenais la fuite. Tu prends toujours la fuite.

Tu ne me connais pas. Tu ne sais pas. Tu ne vois pas. Tu pourrais passer, demain, dans la rue, sans me reconnaitre. Sans me voir. Tu pourrais m’offrir un toi(t) pour la nuit, ou un travail pour toi (t). Tu ne saurais même pas. On parle boulot. On parle étude. Mais tu ne sais pas qui je suis. Je n’existe pas comme ça.

Tu sais, cette chanson, c’est toi et moi. C’est le souvenir joyeux d’un instant complice. J’avais tellement insisté pour que tu sortes ta guitare de son étui poussiéreux « Pour moi ». Des années que tu n’avais pas joué, mais la perspective d’impressionner la petite fille, assise en tailleur, en face de toi, la fierté qu’elle portait dans ses yeux clairs… Tes doigts s’étaient déliés sur le manche. Doucement. Tu avais fermé les yeux et moi, j’avais vu toutes les galaxies s’entrechoquer. J’avais senti le poids des étoiles dans mon cœur de gamine. J’avais vu les ailes pousser dans mon dos. La Petiote, amoureuse de son Vieux. Et le Père qui, pour une fois, montre qu’il aime, profondément.

Quelle ironie. Regarde-moi, aime moi, je suis tellement comme toi. Froide en toute chose, analytique. Décortiquant chaque situation, ne surtout pas m’attacher. Ne surtout pas aimer pour ne pas souffrir. M’enfuir, m’échapper, plus haut, plus loin, plus vite. Regarde comme j’agite les bras, les jambes, regarde comme je fais semblant de vivre. Tu sais, tout le monde me dit que j’ai tes yeux. Que je te ressemble. Que j’irais loin si je suis tes pas. Que c’est fou, comme je suis toi.  Image cassée, miroir imparfait. Je lève la main quand tu la baisses. J’aspire à plus quand tu souffles un peu.

Si je marche sagement dans les empreintes que tu laisses derrière toi, qui sait, si je compte tes impressions, peut être que je trouverais une solution à ton problème. Peut être que tu ne regarderas plus à travers moi comme si je n’existais pas. Peut être que tu creuseras un peu plus. Peut être que, pour une fois, tu pleureras, pour moi.

Ouais parce qu’il faut toujours que je répare tout, tu vois. C’est aussi à cause de toi. Si tu ne voulais pas ça, il aurait fallu m’emmener avec toi.

Je voudrais t’écrire des mots d’amour mais tout ce qui reste, c’est l’ombre de notre complicité. C’est le fantôme de notre complexité. C’est le reflet de toute notre ignorance. C’est toi et moi, une guitare coincée dans le cœur, une petite fille, un homme, une chanson. Et quand j’entends ces notes là, toujours, les larmes me brûlent les yeux. J’aurais voulu t’écrire des mots d’amour.

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